Rares sont les fois où, dans le monde agricole, je me suis sentie malmenée parce que femme (en revanche j’ai subi souvent des propos sexistes en dehors!). Le statut de NIMA (Non Issu(e) du Milieu Agricole) fut plus délicat à porter que mon genre, sans être un véritable frein à mes projets. D’une manière générale, lorsque j’aspire à réaliser une activité ou un projet, je ne me demande pas si le fait d’être une femme peut constituer un obstacle, je ne me questionne pas non plus sur la manière dont j’agirais si j’étais un homme. Je ne me pense pas « femme ». Je SUIS une personne, en l’occurrence une femme, qui possède plusieurs casquettes : ici, maman ; là, éleveuse de poules ; là-bas, administratrice de coopérative, etc. C’est un luxe de pouvoir ainsi me sentir libre d’agir dans mes fonctions, aussi bien dans ma vie personnelle que professionnelle. Et ce luxe ne doit pas cacher le fait que certaines collègues agricultrices rencontrent ou ont rencontré moult préjugés au cours de leur installation et au quotidien, sur leur ferme et en dehors. Comment faire pour que, dans notre société au 21e siècle, les femmes dans le monde agricole (et ailleurs) soient couronnées d’une légitimité pleine et entière ?
La « place » des agricultrices
Les données officielles montrent que les femmes représentent un quart des chefs d’entreprises agricoles en France. Une infographie du Ministère de l’Agriculture et de la Souveraineté Alimentaire permet de comprendre que les femmes sont plutôt présentes sur l’élevage (ovin, porcin, volailles), en viticulture et maraîchage. Force est de constater aussi que si les filles représentent autour de 50% des effectifs dans les formations agricoles, ce chiffre diminue de moitié dans les fermes. Pas aussi bien orientées que les garçons, ou orientées vers des filières dont on pense qu’elles sont plus appropriées au genre féminin, les jeunes femmes n’obtiennent pas les mêmes chances que les jeunes hommes au moment de l’installation. Et c’est sans compter, de surcroît, sur les préjugés qui demeurent parfois chez les cédants ou les accompagnants. Combien de femmes vont jusqu’au point accueil installation ? Combien poursuivent ensuite leur cheminement ? Combien sont considérées comme leur homologues masculins ?

L’agriculture est donc un milieu professionnel féminisé mais qui, en même temps que le nombre d’agriculteurs décline, voit le nombre d’actives diminuer depuis 2010. Si le statut de cheffe d’exploitation est aujourd’hui répandu (x3,25 en 50 ans), cette belle progression entre 1970 et 2020 ne traduit pas une augmentation du nombre d’agricultrices (puisque le nombre d’actives diminue). Un déclin s’opère dans le monde agricole, des fermes mettent la clé sous la porte, et contrairement à ce que l’on pourrait penser, cela ne profite pas aux femmes.
Vous l’avez peut-être vu, le documentaire « Femmes de la Terre » d’Edouard Bergeon (https://www.france.tv/france-2/les-femmes-de-la-terre/5707839-femmes-de-la-terre.html) vient présenter l’évolution des droits des agricultrices depuis l’après-guerre jusqu’à nos jours, en parallèle de l’évolution des droits des femmes au sein de la société. Porté par des femmes d’exception que sont Jeannette Gros, Anne-Marie Crolais, Marie-Paule Méchineau, et Christiane Lambert, le combat mené ces dernières décennies en faveur de la reconnaissance des droits des agricultrices ouvre un sillon aux nouvelles générations. Congé maternité équivalent, en durée, à celui des salariées, retraite, intégration des postes les plus élevés dans les organisations agricoles, et notamment les syndicats : les droits évoluent pour les cheffes d’entreprise agricole, bien que dans les faits, les obstacles sont encore nombreux. En effet, si le congé maternité est acquis, le remplacement à la ferme n’est pas systématique. Un rapport d’information du Sénat datant de 2017 revient d’ailleurs là-dessus et sur le choix du statut pour la reconnaissance des droits : https://www.senat.fr/rap/r16-615/r16-6156.html).

L’expression » place des agricultrices » m’interpelle toujours un peu : suffit-il de faire des constats pour affirmer que les agricultrices ont bien une place ? C’est quoi « avoir une place » ? Avoir une place…pour ne rien déplacer ? Et si les femmes, au contraire, se révélaient être celles qui font bouger de place le monde agricole ?
Mixité et transitions


Parfois, lorsque j’aborde la thématique des « femmes en agriculture », l’on me renvoie au fait que je suis « féministe ». Si être féministe, c’est être humaniste, j’acquiesce. Je ne supporte pas qu’un être humain puisse voir ses droits bafouer, qu’une personne soit moins bien « traitée » qu’une autre. Et comme je ne peux pas prendre sur mes épaules tous les combats sociaux/sociétaux, et puisque mon parcours m’a amenée à aller vers l’agriculture, j’ai fait le choix de m’impliquer dans la reconnaissance des droits des agricultrices. Mon cheval de bataille, c’est la mixité. L’acceptation de la différence, le respect d’autrui indépendamment de son sexe, son origine, etc. Pourquoi ? Parce que la mixité est une richesse, et assure la survie de l’espèce ! Je vous conseille d’ailleurs d’aller lire les propos éclairants de Clémentine Comer sur la mixité (Vox Demeter : https://voxdemeter.com/la-mixite-est-souhaitable-en-soi/).
La MSA a réalisé une étude en début d’année sur 1020 femmes actives du monde agricole (https://www.msa.fr/lfp/documents/11566/384178984/Les+femmes+dans+le+monde+agricole.pdf/36e544b7-67b2-791c-c8a2-1420c39a036d?t=1707995777772). 44% des cheffes d’exploitations viennent d’une reconversion professionnelle, 1/2 rejoignent leur conjoint sur une ferme existante. Beaucoup s’installent par amour du métier et de la nature, pour aider le conjoint. Ainsi, lorsque les femmes arrivent dans les fermes, elles sont riches d’une expérience professionnelle antérieure, et se sentent investies de missions vis-à-vis de la nature et du mari. Vous la voyez la place des agricultrices ? Avec l’œil curieux, le questionnement pratique et l’envie de s’impliquer, la jeune installée vient chambouler un univers, des manières de faire, des automatismes. J’ai en tête l’exemple d’une collègue qui en s’installant a complètement revu la distribution de la ration aux bovins, et qui a ainsi permis à l’ensemble des associés et salariés d’avoir des meilleures conditions de travail via la mécanisation. Un autre exemple me vient à l’esprit : celui d’Amandine Toulza, maraichère. J’ai rencontré Amandine et ai écouté son histoire lors d’une table ronde aux Rencontres Nationales du Retour à la Terre (association Back to earth : https://www.backtoearth.fr/). Amandine expliquait avoir rejoint son copain, alors maraicher spécialisé dans les plants de melon. Après avoir bénéficié d’un petit carré de plants diversifiés, Amandine a développé l’activité au point qu »aujourd’hui, l’entreprise compte plusieurs salariés et des variétés de plants nombreuses. L’activité est prospère, reconnue sur son territoire, et en phase avec le marché, tout en participant à une dynamique territoriale forte (création d’emploi, réseau, etc).

Amandine figure parmi les 6 portraits réalisés par La France Agricole mettant en valeurs des agricultrices qualifiées de « bien dans leur métier ».
Pour ma part, l’arrivée à la ferme a été marquée par le retour de l’élevage : quand mon mari, Alexis, s’était installé en 2009, il avait fait le choix de stopper l’activité laitière pour se concentrer sur les productions végétales. En 2019, je me suis installée avec un atelier de poules pondeuses bio. Et depuis, nous ne cessons d’entreprendre, puisque c’est clairement ce qui nous définit. Diversification des revenus pour faire face aux aléas climatiques et sanitaires et ainsi sécuriser l’équilibre financier de nos entreprises ; vente directe en plus du circuit long afin d’être en contact direct avec les consommateurs tout en maîtrisant le prix de vente ; prise en compte des défis environnementaux qui nous concernent avec développement d’agroforesterie, projets en faveur de la biodiversité, essais autour de l’agriculture régénérative, production d’énergie renouvelable, etc. Notre ferme ressemble de plus en plus à la ferme « France » : conventionnel, bio, circuit long, circuit court, production animale, productions végétales… Mon arrivée a engendré un bouleversement et ce dernier a été permis parce que je venais en terrain conquis : je rejoignais mon mari (qui a su m’accueillir auprès de lui), avec l’envie de l’aider, de créer de la valeur supplémentaire. Je n’ai pas rencontré de difficultés réelles, ou je ne les ai pas vécues comme telles, grâce au soutien de mon mari. C’était plutôt facile pour moi. Et donc cette place qui m’a été proposée est devenue un « déplacement » des objectifs et orientations de la ferme.

Ces exemples montrent bien que la mixité engendre inévitablement une richesse. Le fait de s’associer, de prendre des décisions à plusieurs, d’accueillir la différence de point de vue implique un pas de côté qui peut s’avérer bénéfique pour l’entreprise et pour les personnes. La mixité alimente les transitions, et puisque l’agriculture est attendue sur les transitions (environnementales/sociétales/énergétiques/et-j’en-passe), elle a besoin de mixité en sons sens le plus fort. Il ne s’agit donc plus de constater que les femmes représentent 29% des actifs permanents. Il s’agit de mettre en lumière ce que la mixité apporte de plus précieux à l’agriculture pour répondre aux défis qui l’attendent.
Les Bottées et la représentativité
Dans le documentaire d’Edouard Bergeon, le militantisme, le syndicalisme apparaissent comme des tremplins nécessaires dans les années 60-80 pour faire reconnaître les droits des agricultrices. Si depuis les Chambres, la MSA, certains syndicats ont adopté ou se sont vus imposer des règles en faveur de la parité (quotas notamment), force est de constater que l’accès des femmes à certaines fonctions est encore difficile. Seulement 10% des élus des CA de coopératives agricoles sont des femmes. Or comme je l’écrivais, le monde agricole a besoin de mixité. Puisque l’arrivée d’une femme sur une exploitation engendre des bouleversements importants, imaginons un instant les transitions que peuvent vivre des coopératives dans leur gouvernance en intégrant plus de femmes dans leurs prises de décisions. Alors comment faire pour favoriser l’arrivée des femmes dans les Conseils d’Administration ?
Pour commencer, la première des actions à faire consiste à se déplacer et inviter. En effet, lorsque je me suis installée, j’ai très vite communiqué sur ma reconversion professionnelle, notamment sur les réseaux sociaux. Néanmoins je n’avais alors jamais imaginé aller « plus loin » dans l’engagement : pas assez de connaissances sur la coopérative, concentrée sur mon élevage tout neuf et mon envie de réussir. Et puis le président de la coopérative, Jérôme Calleau (ITW par Hectar : https://www.hectar.co/articles/jerome-calleau-il-faut-etre-proactif-et-demander-aux-hommes-de-laisser-leur-place) est venu nous trouver, chez nous. Mon mari et moi l’avons accueilli, avons entendu ses propos, l’envie du CA de me voir m’engager pour la coopérative. Alexis était alors « délégué de section » : il avait été élu lors d’une assemblée de section pour représenter les agriculteurs adhérents de la coopérative sur un petit territoire donné. Sur chaque section, 2 délégués sont nommés pour monter au CA et devenir ainsi administrateurs élus en Assemblée générale. Il fallait donc que je commence par la case « déléguée de section » pour pouvoir envisager ensuite d’intégrer le CA. Alexis m’a donc cédé sa place en 2020 (représentant une personne morale, étant associés, nous avions la possibilité de le faire). Ce choix n’a pas été simple ni agréable. A la fin de cette même année, j’ai été élue en AG pour intégrer le CA de la coopérative. J’avais gravi les étapes alors même que je n’ambitionnais vraiment pas cela à mon installation. Et pour cela, il a « simplement » fallu que deux hommes concourent à me soutenir : l’un m’a tendu la main, l’autre m’a laissé la main.


Parmi 31 administrateurs, nous sommes aujourd’hui 2 administratrices (contre 3 en 20-21). Je ne pouvais pas avoir eu cette facilité d’accès au monde agricole et à la représentation sans représenter celles qui ont envie de franchir le pas, et celles qui n’ont pas encore pensé à le faire. Il est apparu alors comme une évidence le fait que je devais me saisir de cette question afin de faire bouger les lignes. J’ai obtenu « carte blanche » du président de la coopérative : il ne m’en fallait pas plus ! C’est ainsi que je suis partie sur l’idée de création d’un groupe non mixte d’agricultrices « Les Bottées » (https://www.lesbottees.fr/), se retrouvant régulièrement afin de mieux connaitre son territoire, ses productions, échanger sur la féminisation des métiers agricoles. Mais pourquoi non mixte alors que je défends la mixité ? Tout simplement, de manière intuitive, je me disais que c’était plus facile pour une femme d’échanger avec d’autres femmes, d’intégrer un collectif féminin AVANT d’intégrer un collectif mixte. Car l’objectif est bien de faire que les agricultrices désireuses de s’engager dans les instances de décision puissent le faire. Aussi ce groupe participe à plusieurs niveaux à faire avancer la cause. D’abord, le collectif met en lumière des agricultrices auprès des adhérents, des élus aussi. Elles sont donc visibles au sein de la coop. Ensuite, le groupe constitue un soutien, un tremplin : trois agricultrices ont pris des engagements dedans ou en dehors de la coop. Elles ont ainsi intégré des comités de section, groupements de producteurs. Par ailleurs, le collectif crée des émules : des agricultrices nous rejoignent petit à petit, et viennent étoffer le groupe, favorisant les actions plus nombreuses et le relai des messages. Enfin, j’anime ce groupe en discutant des décisions avec un comité de pilotage… mixte !


Le groupe non mixte est une solution pour accompagner les femmes à la prise de confiance en elles, à affirmer leur leadership. D’autres structures l’ont compris et l’expérimentent également. Par exemple, à HECTAR, école au service de l’entreprenariat agricole, la formation « Farm’her » propose d’accompagner au sein de petits groupes féminins des agricultrices et actrices du monde agricole à s’affirmer pour pouvoir intégrer des instances (https://www.hectar.co/autres-formations/farmher). J’ai suivi ce parcours l’année dernière : j’ai vécu une expérience enrichissante, vivifiante et que je porte encore en moi pour longtemps. Et d’ailleurs, je poursuis mon parcours de formation avec la Coopération Agricole, par l’intermédiaire des Elles de la Coop (https://terres-et-territoires.com/bien-dans-ses-bottes/parite-pour-plus-de-femmes-dans-les-coop). Cette fois-ci, je vis un parcours sous forme de « mentorat » : des binômes administrateur-administratrice ont été formés, de coop différentes. Et là, je peux vous affirmer que la mixité prend tout son sens ! Sous forme de coachings individuel et collectifs, d’échanges à distances avec mon mentor, je progresse sur les problématiques qui sont tantôt les miennes, tantôt celles du collectif dans le but commun de favoriser la mixité au sein des CA de coopératives.
Des pistes pour agir
Tendre la main, aller chercher les femmes où elles sont, créer des groupes non mixtes, mixtes, sous forme de mentorat ou non, former les hommes à accueillir les femmes et les femmes à intégrer des groupes plutôt masculins : tout est bon pour faire que les agricultrices puissent mesurer le passage du « droit » au « fait ». Nous sommes libres et égaux en droit : la vie pourtant prouve sans cesse que les faits ne sont pas en phase avec le droit (et paf, le sentiment d’injustice!). Et nous tendons, autant que possible, à aligner les deux, impliquant donc de faire bouger des lignes, de secouer quelques cocotiers, de se prendre des murs aussi.
Qu’est-ce qui fait qu’aujourd’hui les agricultrices sont encore si peu nombreuses dans les Conseils ? Qu’est-ce qui fait qu’un cédant préfère échanger avec un homme qu’avec une femme ? Qu’est-ce qui fait qu’on va orienter plus facilement un jeune homme vers le machinisme plutôt qu’une jeune femme ? A l’heure où le monde agricole se penche sérieusement sur le renouvellement des générations, à l’heure où l’agriculture apparait comme source de solutions face aux enjeux sociétaux qui se dessinent, il semble primordial de répondre à ces questions, pour les résoudre.
Lever des fonds en faveur de la mixité, communiquer sur les agriculteurs et agricultrices qui réussissent, proposer des formations de courte durée en mécanique, au machinisme pour des groupes de femmes, lutter contre les stéréotypes de genre dès l’école : les pistes sont nombreuses. Et d’ailleurs vous pouvez trouver 30 propositions concrètes dans le cadre de l’Observatoire de Back to earth « Retour à la Terre et au féminin » (50 entretiens, 124 agricultrices enquêtées en ligne). De plus, l’ESA d’Angers vient d’ouvrir une chaire « Agriculture et féminin » dans le but de renforcer la formation des acteurs à la question du genre en agriculture, dans le but aussi de mettre en lumière l’agriculture au féminin. (https://www.groupe-esa.com/lesa-presente-au-salon-international-de-lagriculture-2024/#:~:text=Lancement%20de%20la%20Chaire%20%C2%AB%20Agricultures,femmes%20dans%20le%20d%C3%A9veloppement%20agricole)
Qu’on se le dise, une bonne fois pour toutes : se battre pour les droits des femmes, c’est un humanisme. C’est remettre l’humain au centre, en dépit de son genre. Et cela dépasse bien entendu le seul monde agricole. Pour autant, je suis agricultrice et j’ai fait ce choix de contribuer à la mise en lumière des agricultrices afin de les accompagner à prendre une place, « leur » place. Et nul doute qu’une fois qu’une agricultrice est bien à sa place, c’est l’agriculture elle-même qui change de place !











































