Un mot, une lettre, et un article !

Je ne prendrai que rarement position dans mon blog, le but étant plutôt de partager mon expérience de nouvelle installée. Parmi tout ce fatras d’opinions disponibles ici ou là, mon avis importe sans doute bien peu. Néanmoins, je fus impliquée récemment dans une petite histoire et je tenais à la partager, une dernière fois.

Que s’est-il passé ?

Lors d’un Conseil municipal de la ville située à proximité de mon village, les élus ont abordé le projet d’installation d’un couple voisin. Ce dernier a en effet dans l’optique de construire un bâtiment d’élevage pour produire du poulet standard. Au moment d’aborder cette création, une conseillère explique que dans notre village, il existe déjà un élevage « intensif » de 15000 poules. J’ignore ce qu’elle entendait par ce mot mais toujours est-il qu’elle semblait s’opposer à divers types d’élevage, parlant aussi de « chèvres consignées ». Alors, pour l’éclairer un peu, et parce que la vidéo du Conseil Municipal est accessible à tous, j’ai décidé d’écrire une lettre au maire et aux conseillers : cet élevage qualifié « d’intensif », c’est le mien. A priori, je suis la mieux placée pour leur apporter des informations sur ce bâtiment et la conduite d’élevage qui y est menée.

Cette lettre, je l’ai publiée sur mon compte Twitter, pensant que cela pourrait aussi éclairer d’autres personnes ; aussi j’avais enlevé tout élément permettant d’identifier les personnes ou les lieux, le but n’étant pas de les stigmatiser.

A la suite de cela, j’ai été contactée par des élus du territoire sud-vendée pour organiser une visite de notre bâtiment. J’y ai répondu positivement en demandant simplement un petit laps de temps pour que nous puissions être vraiment disponibles. J’ai également échangé rapidement avec un représentant du maire. Je remercie donc les élus pour leurs retours.

Dans le même temps, La France Agricole a publié un article, centré sur l’absence de débouchés en production d’œufs bio pour cette année, revenant donc sur le contexte de fin 2018. http://www.lafranceagricole.fr/actualites/installation-faute-de-debouche-ils-abandonnent-leurs-projets-en-bio-1,10,1582242201.html

Et il en ressort que les futurs producteurs sont effectivement soumis à la dure loi du marché : notre coopérative, la CAVAC, fait le choix assumé de ne pas installer des producteurs si le débouché n’est pas assuré. Elle ne souhaite donc pas « inonder » le marché, contrant ainsi le risque de faire chuter les prix, notamment en bio. La coopérative protège donc les éleveurs en place en ayant la main sur les installations. Quoi de plus cohérent ? Même si cela oblige certains à attendre longtemps, ou à revoir leur copie, ou bien encore à abandonner (non sans souffrance), ce fonctionnement parait économiquement sain.

Cette histoire aura au moins eu le mérite de mettre au jour le fait que les demandes en bio ne sont pas aussi fortes qu’on peut parfois le croire. Si la consommation d’œufs bio a augmenté au 1er semestre 2019, il convient tout de même d’ajouter que ces œufs produits sont, logiquement, issus de nouveaux bâtiments construits durant l’année 2018, début d’année 2019 : ils sont donc issus de réflexions menées depuis 2017, début 2018. Ce regard est rétrospectif, alors que les coopératives ont un regard « préalable » et visent déjà 2020, 2021. Il existe donc un décalage temporel important entre les chiffres liés à la consommation réelle et les demandes qui les précèdent (issues de groupes de l’agro-alimentaire). Il peut y avoir un à deux ans entre le moment où le contrat est signé (et donc où la démarche de construction peut être lancée) et la mise sur le marché des œufs. En ce qui nous concerne, comme nous avions déjà fait des démarches préalables pour une production bio, il ne nous a fallu que 9 mois entre l’acceptation de la production Plein Air et l’accueil des poules, incluant donc les nouvelles démarches administratives et la construction du bâtiment.

Intensif or not intensif ?

S’arrêter sur ce mot constitue un piège, celui de ne pas voir ce qui gravite autour. Plusieurs commentaires me demandaient d’ailleurs : en quoi ce mot est-il vulgaire ? Et je répondais que je n’avais pas pris position quant à ce terme ni ce qu’il cherche à montrer. Si « intensif » désigne les élevages standards, alors il convient d’affirmer que la demande est encore forte et donc que des bâtiments vont encore se construire. Et alors ? Si l’on généralise le bio ou le plein air, un problème va vite se poser : celui qui concerne le foncier. Par exemple, pour 15000 poules Plein Air, il faut 6ha de parcours (4m²/poule, comme en bio) : c’est autant de terres cultivables qui ne serviront plus à la production de céréales ou de légumes plein champ. Par ailleurs, si l’offre dépasse la demande, les prix vont chuter. Et c’est sans doute ce qui est recherché dans le bio, par exemple, notamment par quelques GMS. Mais les éleveurs n’ont pas d’intérêt à ce que cela se passe (et donc les coopératives régulent, heureusement).

Je serais plutôt d’avis que l’on valorise davantage le conventionnel ! Que l’on me donne la possibilité de faire un chiffre d’affaires égal avec 1000 poules de moins ! Et oui, car je rappelle que pour avoir un CA presque aussi intéressant qu’en bio, il me faut 6000 poules de plus… Nous aurions tout intérêt à ce que le poulet standard soit davantage valorisé pour contrer celui qui vient d’Europe de l’Est. Mais c’est la guerre des prix… et même si elle dirige nos projets, nos choix, cette guerre des prix ne nous appartient pas !

Au nom de la Terre et du dialogue

Lors du Conseil municipal dont il a été question au préalable, l’élue opposée aux projets agricoles aborde le film très en vogue « Au Nom de la Terre ». Soudain, une certaine France prend conscience des tragédies qui touchent parfois le milieu agricole. Ceux qui n’allaient que très peu au cinéma ont franchi le pas pour constater ce que l’on raconte aussi sur eux ; car au delà d’une histoire portée au cinéma par le fils d’un agriculteur, il est question d’eux. Lorsque l’agriculture et la culture se rencontrent, l’effet semble immédiat et porteur. Néanmoins, le film est parfois aussi cité à des fins plus perverses : au nom d’une volonté affichée de « protéger » les agriculteurs d’un système, il sert en fait à ne pas donner suite à leurs projets, à leur affirmer qu’ils doivent modifier leurs pratiques. C’est ce que l’on observe dans le cadre de ce Conseil Municipal.

Je dois dire que ce qui m’effraie aujourd’hui touche à la méconnaissance de personnes qui sont pourtant certaines d’avoir raison. Aussi, on a affirmé que mes poules ne vont pas dehors… alors qu’elles vont dehors. C’est-à-dire que même le vieil adage de St Thomas « voir pour croire » ne suffit plus. Il n’y a qu’à croire, sans aucun besoin de voir, entendre, comprendre ! Qui va voir son boulanger pour étudier sa manière de faire du pain ? Qui va observer son médecin pour vérifier s’il travaille correctement ? Alors pourquoi certains individus ont autant besoin de statuer sur l’agriculture ? Est-ce lié au fait que nos situations de travail sont « visibles » ? Un tracteur dans un champ, ce n’est pas un boulanger devant son four ou un médecin dans son cabinet : il est à la vue de tous et semble même faire oublier la notion de propriété privée. [Combien d’agriculteurs ont ramassé des déchets dans leurs champs ? Combien ont vu des traces de voiture ? Combien encore ont été interpellés par des passants sur leurs propres parcelles ?] Et puisque ces situations de travail ne peuvent pas être « cachées », cela a glissé vers une volonté de voir aussi ce qu’il se passe dans les bâtiments qui, eux, sont fermés. Je pense qu’il y a eu ce que l’on peut appeler « l’argument de la pente douce » : puisque les agriculteurs travaillent à la vue de tous, alors pourquoi ne montrent-ils pas ce qu’ils font dans leurs bâtiments d’élevage ? Et petit à petit, cela a amené à l’idée qu’il y avait des choses à cacher. Et ce faisant, cela implique effectivement aujourd’hui de devoir fermer à clé des bâtiments qui jusqu’alors ne l’étaient pas, notamment pour éviter des intrusions. Mais il sera difficile de clôturer toutes les parcelles !

Evidemment, tout cela fut nourri par des lignes éditoriales assumées, par des associations diverses, et tout simplement, par internet. Nous pensions avoir quitté le modèle paternaliste des années 50… nous faisons pourtant face à un tout nouveau modèle aussi avilissant que vicieux. L’instit’, le docteur, le curé… que sont-ils devenus ? Ils ont cédé la place à Internet ! Avec toutes les difficultés que cela implique en termes de tri d’informations. L’information circule vite, parfois même elle précède les événements : l’affaire récente d’un meurtrier l’a prouvé. Alors peut-être qu’il serait simplement judicieux de faire confiance au dialogue, comme complément de choix à Internet. Faisons en sorte que les écrans ne coupent pas des échanges réels. Il existe tellement d’actions de partage au sein du milieu agricole, comme par exemple monter dans une moissonneuse-batteuse pour passer du temps avec l’agriculteur, ou les fermes qui ouvrent leurs portes le temps d’un week-end. Au nom de la Terre, n’oublions pas de dialoguer.

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