La première bougie

Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu’elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde se défasse. Héritière d’une histoire corrompue où se mêlent les révolutions déchues, les techniques devenues folles, les dieux morts et les idéologies exténuées, où de médiocres pouvoirs peuvent aujourd’hui tout détruire mais ne savent plus convaincre, où l’intelligence s’est abaissée jusqu’à se faire la servante de la haine et de l’oppression, cette génération a dû, en elle-même et autour d’elle, restaurer à partir de ses seules négations un peu de ce qui fait la dignité de vivre et de mourir.

Albert Camus, Discours de Stockholm, remise du prix Nobel de littérature, 1957

Xynthia : au commencement, le chaos

2010, tempête Xynthia : la côte vendéenne en souffrance, meurtrie dans sa chair. Je vis alors à Nantes, en colocation, dans une petite maison située près du centre-ville. Je vois des images en boucle sur internet des communes touchées, des habitants sinistrés. Je décide de rejoindre un petit groupe de bénévoles qui s’est formé sur la commune dont je suis originaire, et qui intervient déjà depuis 4 jours grâce à la location d’une pompe à eau, et à l’achat de raclettes et autres petits matériels permettant d’évacuer l’eau des habitations. L’Aiguillon, La Faute, je ne connais pas vraiment : ayant de la famille aux Sables d’Olonne, la côte vendéenne se résume surtout, pour moi, par cette ville balnéaire. N’ayant donc aucune image en tête de ces deux communes, les premiers souvenirs que j’en ai sont construits autour de Xynthia : rues boueuses, voitures et bateaux dans les maisons ou jardins, meubles et électroménagers sur la route, les habitants usés, physiquement et psychologiquement, qui s’affairent à évacuer l’eau, à sortir le mobilier pour aller de l’avant. La mairie nous confie des « missions » sur papier, nous permettant de circuler dans la zone : telle adresse, telle action à mener. Je me retrouve ainsi à racler, déblayer, balayer, porter, racler encore, face aux pleurs de personnes qui n’en voyaient plus le bout, des anonymes, pour lesquels nous sommes aussi anonymes, se croisant le temps d’une catastrophe. En passant dans les rues, j’observe, sur beaucoup de toitures, un trou, les tuiles posées à côté, témoignant de la rapide montée des eaux. Je vois aussi cette ligne marron, laissée, telle une empreinte infâme, par l’eau à son plus haut niveau. Cette ligne me dépasse (dans tous les sens du terme), et consigne nous est donnée, pour chaque maison, de laisser un mur avec ce trait boueux, « pour l’expert ». 

C’est dans ce chaos qu’Alexis et moi nous rencontrons. Il est agriculteur depuis quelques mois ; je suis étudiante en philosophie. Raclette à la main et portés par une envie d’être utiles, nous partageons ces missions, comme suspendus dans le temps face à autant de détresse humaine.

10 années d’aventures

Si l’on m’avait dit à ce moment-là « dans 10 ans, tu pousseras l’eau du sas de ton poulailler avec l’une de ces raclettes », j’aurais probablement ri. Devenir éleveuse, cela ne vient pas d’un rêve porté pendant des années, d’un projet ancien construit au fil du temps. Non. C’est la simple histoire d’une étudiante qui rencontre un  agriculteur après une tempête, et ensemble, ils se lancent dans des aventures rocambolesques. A la base, je voulais être exactement celle que je ne suis pas aujourd’hui. « Je n’aurai pas d’enfant, et puis de toute façon je ne serai pas en couple non plus, je serai journaliste de guerre ou alors engagée dans une ONG dans un pays défavorisé ». Finalement, je rencontre Alexis pendant la licence de philosophie, je me retrouve à envisager l’enseignement, puis la formation agricole pour finir dans un poulailler. J’ai jamais mis les pieds plus loin qu’à Bilbao (musée oblige) et n’ai jamais pris l’avion. Quand on me parle de décroissance et d’empreinte carbone, je me marre. Ainsi, loin de mon « moi idéal », j’avance en faisant confiance aux occasions qui se présentent, et surtout, en me nourrissant des rencontres.

Ces 10 années filent à une vitesse folle : Alexis et moi avançons d’un pas commun. Nous sommes très différents, voire à l’opposé, dans nos idées et nos manières d’agir, mais nous partageons des valeurs communes. Je vois toujours le résultat final, lui, tous les moyens à mettre en œuvre pour y parvenir ; je suis une impatiente insupportable qui agit vite, lui a besoin de temps pour réfléchir et éventuellement passer à l’action ; je déteste le désordre alors qu’il s’y retrouve parfaitement. Pourtant, nous portons des valeurs humanistes, nous sommes plutôt généreux, engagés, appréciant l’ouverture d’esprit, le dialogue et le respect de l’Autre.

J’enchaine deux masters, me plaisant ainsi à apprendre, construire ma réflexion, écrire des mémoires. Lorsque je prends le poste de formatrice en MFR, je commence à mieux cerner son travail, le monde agricole, à en comprendre les problématiques. Mes élèves étant en formation par alternance, je circule dans le secteur, pour faire des visites de stage : les échanges avec les professionnels du territoire m’alimentent, et plus particulièrement les discussions avec les exploitants agricoles. Je participe à la formation des agriculteurs de demain, je vis avec un agriculteur d’aujourd’hui, et échange régulièrement avec les agriculteurs formés hier. Ces regards croisés enrichissent ma réflexion.

Le jour où nous devenons parents, notre vie bascule d’un quart de tour au moins. Les priorités changent nettement. Quelques premières déceptions à la ferme pointent leur nez : qualité et quantité ne sont plus au rendez-vous, entrainant donc une baisse d’entrée d’argent. Une idée un peu folle naît dans notre tête : et si je m’installais avec Alexis ? Mais avec quelle production ? Retour aux valeurs, à la base. Riche de mes rencontres, je repense à Rodolphe et ses poulets de chair label répartis en petites unités, dans des parcours arborés. Je me retrouve parfaitement dans cette manière d’élever des animaux. En parallèle, Alexis s’intéresse à l’apiculture : je lui fais venir un kit contenant ruche, hausse, vareuse, petits outils pour commencer. De fil en aiguille, j’en arrive à la production d’œufs bio : unité séparée en plusieurs lots de 3000 poules, parc extérieur spacieux, poulailler fonctionnel et automatisé pour répondre aux besoins des animaux. En juin 2018, à Vulcania, accompagnant mon groupe d’élèves en voyage d’études, je reçois l’appel de la banque : le projet d’atelier de 9000 poules pondeuses bio est accepté. Saut de joie, rires et pleurs mêlés, discrétion obligatoire cependant vis-à-vis de mes élèves : je fais le premier pas vers une nouvelle vie. Avoir des poules, c’est non seulement pouvoir dynamiser à nouveau un site qui a déjà connu l’élevage, mais surtout pour moi, rejoindre Alexis et partager avec lui le meilleur et le pire. Je sais pertinemment à ce moment-là que tout ne sera pas simple pour nous mais que nous mettons un maximum de chances de notre côté pour avancer. Nous rêvons de vente de miel et d’œufs sur la ferme. Finalement, en novembre 2018, lors d’une visite de stage en EHPAD, j’apprends que la banque nous suit à nouveau sur un projet de 15000 poules Plein Air, le marché bio s’étant rétracté durant l’été. Il me reste deux mois en tant que formatrice : j’en profite au maximum, prépare mon départ et engage la passation de responsabilités. Je suis heureuse de partir, heureuse de commencer une nouvelle aventure, de quitter mon poste en même temps que mon collègue Gérard avec qui j’ai beaucoup appris, et notamment sur la communication et les réseaux sociaux. Je ne regrette rien, estimant avoir fait ce que j’avais à faire.

Aussitôt chômeuse, aussitôt embarquée à conduire la pelleteuse, à organiser le planning des travaux, suivre le chantier et y participer. Alexis et moi ne laissons aucune place au temps libre, pris entre la construction du poulailler et la conduite des cultures. J’aime cette période durant laquelle nous nous investissons : ce projet n’a de sens que partagé avec lui. Chaque jour, je me lève et sait qu’une nouvelle pierre sera apportée à l’édifice. J’apprécie les éclairages que nous nous apportons mutuellement dans chaque situation qui se présente à nous. Et puis nous avons la chance aussi de partager ce projet avec des amis, des membres de la famille : tout volontaire est le bienvenu ! En cinq mois, le poulailler sort de terre : pas commun pour un hors-sol (de cette taille) ! La veille de mon installation officielle, nous mettons en place nos poules, dans le stress et la bonne humeur.  

Voici une vidéo qui porte sur la construction du poulailler

S’en suivent le démarrage complexe, la ponte hors-nid, les tours du matin (5h30) pour « brasser » et du soir pour remonter les poules, un grand temps d’apprentissage. Au bout de deux mois, ça rentre dans l’ordre et je peux enfin souffler un peu. Me reposer ? Que neni ! Je m’investis davantage  sur la communication, multipliant mes réseaux (Twitter, Instagram, le blog). Lancement de la chaîne YouTube, comme ça, pour voir. Ça me plait bien, et puis je commence à être reconnue par le milieu agricole alors même que je débute juste. Je me sens à ma place, enfin. Je me sens honorée aussi d’être ainsi accueillie en grandes pompes par tous ces communicants, ces agriculteurs soucieux d’expliquer leur métier. Des « stars » viennent même m’encourager, à l’instar d’Etienne ou Antoine. J’en ai de la chance, bordel ! Qui eut cru qu’en m’installant avec les cocottes, j’aurais enfin trouvé le juste équilibre entre mon envie d’apprendre jamais rassasiée et un réel besoin de me poser dans un cadre professionnel serein, me sentant libre comme l’air et pleinement responsable de mes actes ?

Et c’est ainsi qu’en 10 ans, entre une tempête et un poulailler, je me suis construite comme « agricultrice » aux côtés d’Alexis.

La première bougie, et un gâteau à base de joie et de doute

Depuis 2017, les années difficiles se suivent et se ressemblent : sécheresse et pluie successives viennent gâcher le travail d’une année, dans un contexte médiatique et sociétal de plus en plus déconnecté de notre terrain. Avant, lorsque j’étais dans l’enseignement agricole, j’étais persuadée de savoir ce que vivaient les agriculteurs, d’autant plus que je vivais avec l’un d’entre eux. Pourtant, après avoir passé un an dans des bottes d’avicultrice, je vous affirme que je ne savais pas. Celui qui n’a pas le pied dans une botte ne peut pas savoir. Chaque jour apporte son lot de joie et de doutes. Mon atelier avicole demandera encore, je pense, deux-trois ans avant que je puisse en vivre à peu près correctement : je me contente cette année de constituer une trésorerie qui disparaitra dans les remboursements de prêts pendant le vide-sanitaire et les 3-4 mois qui suivront (temps durant lequel la marge est négative). Je pars de rien, j’ai tout à construire et cela demande une certaine patience, que j’accepte d’avoir dans ce cadre bien précis. Cela exige aussi beaucoup de sacrifices sur le plan personnel. Nous ne pouvons pas partir en week-end ou en vacances, à la différence d’associés non conjoints.

Alexis et moi sommes heureux de travailler ensemble mais pas un jour ne passe sans que nous nous interrogions sur la suite. Le doute est permanent, alimenté par des prises de décision, au-dessus de nous, toujours plus restrictives. Et cela touche aussi bien les cultures que l’élevage. Chaque jour, nous mettons tout ce que nous avons dans notre ferme, dans notre travail, pour produire une alimentation de qualité. Nous sommes « rémunérés » à partir de ce qui est produit : autrement dit, nous avons une obligation de finalité (production) qui engage nécessairement des moyens. Nous investissons dans des outils (moyens) pour une meilleure performance, performance qui dépend aussi de beaucoup d’autres facteurs que le seul travail de l’agriculteur (climat par exemple). Par conséquent, si des décisions viennent à porter sur les moyens que l’on maîtrise, alors la performance est (dés)engagée. Et je sens poindre la fin de l’épointage du bec des poules comme la fin des NNI et bientôt du glyphosate : sans aucune solution de secours pour atteindre une performance égale. Or, je le rappelle, nous vivrons d’autant mieux que nous serons performants. Bref, plus il est demandé à l’agriculture d’être « pointue », « connectée », « performante », plus le fossé se creuse entre les personnes exerçant en agriculture et ceux qui ne font que l’observer, de près ou de loin, et moins l’agriculteur peut vivre de sa production. Pourquoi ? Parce que comme le travail agricole se complexifie, il est moins compris, donc encore plus soumis à des prises de décision déconnectées du terrain qui lui font perdre sa performance. CQFD

Cette citation de Camus dans le « chapô » me rappelle à quel point les époques peuvent se faire écho (à ceci près que si la mort entrait à l’époque dans le débat, aujourd’hui, elle joue le rôle de l’amant planqué derrière le rideau). Je croise les doigts pour que ma génération parvienne à faire se corréler volonté de « refaire le monde » et « empêcher qu’il se défasse ». Un travail de titan s’engage, et notamment en agriculture. Dans 10 ans, 50% des chefs d’exploitation actuels seront à la retraite : laissera-t-on les jeunes reprendre la suite ou bien contenterons-nous d’importer et taxer ? J’ai l’espoir, naïvement sans doute, qu’en communiquant, je parviens à créer des vocations, à contrer des a priori. J’ai l’espoir que notre ferme ait encore de beaux jours devant elle, qu’elle soit un lieu de productions de qualité, et reconnue comme telle. J’ai l’espoir que chaque anniversaire soit synonyme de fierté. Cette année, croyez-moi, fière je suis ! Les doutes n’empêchent pas de croquer chaque jour à pleines dents. Les doutes m’accompagnent pour m’éviter l’emballement et rester prudente. Les doutes alimentent la réflexion et l’anticipation. J’ai encore à apprendre, beaucoup. Je vais endosser de nouvelles fonctions à la rentrée : encore des occasions de contribuer au débat et aux actes.

Quand anniversaire d’installation rime avec fierté !

Je suis agricultrice, avec celui qui m’accompagne à chaque instant. Mon but consistait à partager avec lui tout ce qui fait la complexité de ce métier, être plus forts à deux. Finalement, je me retrouve à partager avec vous ce qui fait notre quotidien, et c’est le pied. Je suis fière du chemin que j’ai parcouru depuis 1 an, de celui emprunté aussi depuis 10 ans. Au fond, je n’ai qu’une seule demande : c’est que l’on nous laisse vivre dignement de notre métier.

2 commentaires sur “La première bougie

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