Virus et engagement

« Jamais nous n’avons été aussi libres que sous l’occupation allemande » affirmait Sartre, entendant par là qu’en temps de guerre, tout acte prend le sens d’un engagement. Le contexte actuel m’a rappelé cette citation. Elle s’y applique parfaitement. Quand en effet, il nous est demandé de « rester chez nous » pour protéger les autres, voire même sauver des vies, il apparaît bien qu’un acte tout aussi anodin (quoique…), consistant à se confiner dans sa maison, relève en fait d’un engagement total envers autrui. Qui l’eut cru ?

Produire, un engagement quotidien

Lorsque je me rends au travail chaque matin, j’ai à l’esprit que je vais contribuer à nourrir la population. Je renouvelle quotidiennement cet acte et honore mon contrat. Depuis le début du confinement, encore très récent, le contexte du Covid-19 a rendu mon activité plus significative. Pourtant, rien n’a changé : mes poules ne pondent pas plus, je ne vais pas plus tôt au poulailler, et mes gestes restent identiques à ceux de la semaine précédente. Ce qui est différent, c’est la reconnaissance extérieure. La peur de manquer de nourriture a soudainement replacé les « producteurs » au centre du village (et de la ville!). Lorsque le ventre parle (par faim ou par peur d’avoir faim), il en oublie aussitôt l’agriculteur « pollueur », l’éleveur « maltraitant », et autres discours peu porteurs pour notre agriculture. Alors oui, j’ai pensé à Sartre. En temps de pandémie, comme en temps de guerre, les actes deviennent des engagements. Et nous sommes nombreux dans le monde agricole, à avoir pensé ces derniers temps que seule une crise sanitaire pourrait nous aider à retrouver la raison. C’est Sylvie Brunel qui affirmait il y a peu que nous sommes « des enfants gâtés » ayant oublié la faim et le risque alimentaire. Quelle claque dans la gueule ! Entre imaginer une crise et se trouver confronter à sa réalité, le pas a été franchi trop rapidement. Nous sommes tous sur le même radeau de fortune, et essayons cette fois de ramer dans le même sens. La pénurie alimentaire aura -t-elle lieu ? Je l’ignore. Mais le confinement implique que les familles mangent à présent 3 fois/jour chez elles, modifiant ainsi les besoins (par rapport à la restauration collective arrêtée à présent, par exemple) et poussant à réorganiser les productions, d’autant plus que les achats s’orientent vers des produits phares, basiques comme le lait, les œufs, etc. Autrement dit, certes nous connaissons le « restez chez vous », mais il devrait être corrélé au « laissez-en pour les autres », deuxième acte d’engagement envers autrui. Force est de constater néanmoins que les filières ont su prendre les choses en mains dès le début de la semaine. J’en ai profité pour remercier ma coopérative qui fait absolument tout pour que les productions se déroulent dans les meilleurs conditions. Les œufs s’écoulent normalement, les poules ont leur aliment… les semences prévues devraient arriver d’ici peu. Ainsi, les coopératives, les filières, les acteurs de l’agro-alimentaire, les transporteurs ont su s’organiser pour poursuivre la mission de nourrir la population, même si déjà des difficultés apparaissent avec le manque évident de main d’oeuvre.

La campagne, poumons verts

Aussi, de mon bureau où je fais rouler des œufs et souffle sur des plumes, je pense à ceux qui n’ont pas la chance que j’ai de vivre ici, en pleine nature. Là encore, cette réalité prend plus de sens, depuis le confinement. Il y a peu de temps encore, de leur ville, certains nous donnaient l’injonction de mieux respecter notre environnement. Où sont-ils à présent ? Font-ils partie des exodes massifs de lundi dernier ? Ont-ils soudainement eu la réminiscence qu’on respire mieux à la campagne, malgré l’odeur des vaches ? Enfin le coq peut chanter, même en présence de citadins. La campagne a repris sa place de poumons verts, au lieu d’être décriée.

C’est ainsi qu’une autre réflexion m’est venue : si le confinement humain frappe aujourd’hui de plein fouet une partie de la population sur terre dans le but de limiter la propagation d’un virus, l’on peut comprendre aisément pourquoi les animaux d’élevage sont, pour certains, enfermés dans un bâtiment. La pression environnementale est parfois trop élevée pour que des animaux puissent vivre en extérieur. C’est ce que nous vivons actuellement. Et il apparaît alors que le bien-être animal trouve son essence dans la sécurité sanitaire. Quand je sors mes poules, je prends des risques. Je vis avec ça. Je maîtrise moins bien la consommation, je dois veiller davantage aux passages viraux, je veille d’autant plus à la biosécurité, etc. Bref, autant d’éléments qui peuvent impacter la production d’œufs. J’apprécie particulièrement de voir mes animaux dans leur parcours. Mais le jour où une maladie viendra gâcher ce plaisir, j’aurai meilleure conscience en laissant les poules confinées, si ce n’est pas trop tard. Par conséquent, si cette réflexion sur la manière dont on protège une population d’un virus pouvait avoir un effet sur l’acceptation de la complexité des élevages, ce serait une bénédiction. Avoir des animaux dehors ne signifie pas systématiquement que leur bien-être est respecté.

Je vous propose une petite vidéo humoristique autour de cette réflexion : https://twitter.com/JoliesRousses/status/1240390650127945735

Alors certes les odeurs naturelles de merde sont plus présentes à la campagne qu’en ville, les animaux ne sont pas tous dehors et les mouches sont plus nombreuses, mais l’élevage façonne l’îlot de verdure que les citadins sont venus rejoindre en période de crise sanitaire. Sans élevage, sans agriculture, c’est de la brousse qui prendrait le relais. Pourvu que cette terrible crise sanitaire puisse ouvrir la fenêtre sur ces paysages conservés, sur ces levers de soleil presque divins et sur la biodiversité préservée. Vous le comprenez aussi, je trouve absolument injuste et révoltant qu’il faille passer par un tel épisode viral pour qu’enfin certains professionnels soient entendus et reconnus (secteur de la santé, du transport, de l’agriculture notamment). Alors espérer qu’on en tire du positif dans l’après-crise, c’est une manière de mieux vivre ce qui se passe.

Et si l’acte de se souvenir de tout cela dans quelques mois pouvait constituer un véritable prochain engagement ?

Je vous souhaite de bien prendre soin de vous.

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