À la Une

Ce soir, elles sont parties

Le poulailler est encore chaud. La poussière rend l’atmosphère peu respirable. Cette odeur, celle des poules, me semble difficilement descriptible : l’ammoniaque, certes, constitue un élément dominant, mais il n’y a pas que cela. Ça sent la plume ! Ça sent la poule quoi ! Cette odeur est imprégnée partout. Il suffit de rester quelques minutes dans la salle d’élevage pour ressortir avec son empreinte olfactive.

Ce soir, elles sont parties. Leurs bavardages incessants laissent la place au silence pesant. La vie laisse place à la mort. En septembre 2020, elles arrivaient chez nous, après 17 semaines élevées dans leur poussinière en Bretagne. Les 13 mois passés avec elles ne furent pas de tout repos puisque deux confinements les ont touchées (pour cause de grippe aviaire sur le territoire national), les privant de leur liberté dans le parc extérieur. Au final, elles ont passé un peu plus de 3 mois dans le parc de 6ha. Comme l’année fut longue ! Comme il nous fut difficile d’accepter de les voir exclusivement dans le poulailler. Comme nous rêvions de les voir gambader dehors ! Cette année écoulée n’est pas mémorable et ne servira pas de référence. Pourtant, aucune maladie, aucun passage viral n’ont touché nos animaux. Nos poules ont gardé un état d’emplumement correct très longtemps, malgré les confinements. Techniquement, nous avons plutôt bien réussi cette année (sauf le poids d’œuf!). Mais nous n’avons pas fait d’élevage « plein air » tel que nous le concevons, tel que nous le souhaitions. Nous avons réussi à maîtriser de bonnes conditions d’élevage, mais nous n’avons pas vraiment fait le métier que nous désirions. J’ai aussi passé moins de temps avec ces poules qu’avec les premières : la grossesse et la naissance m’ont poussée à m’arrêter quelques mois. Être « loin » de mes animaux, ne pas pouvoir les observer, les sentir, leur parler, ce fut une épreuve de plus pour moi dans cette année en perte de sens.

Ce soir, elles sont parties. Elles étaient à nouveau confinées depuis quelques semaines. Les enfermer alors qu’elles étaient à la fin de leur vie, ce fut le déchirement. Vous ne comprenez peut-être pas ce que j’exprime ici. Oui, ce fut un déchirement de les enfermer à la fin de leur vie, plus que de savoir que c’était la fin de leur vie ! Nous sommes éleveurs, nous savons précisément, au moment où nous accueillons les animaux à quel moment ils partiront pour la mort. Et le sachant, nous faisons tout pour leur accorder une vie correcte, dans les conditions qui sont les nôtres, sous les injonctions officielles, les cahiers des charges, les contrôles variés. Leur mort est inévitable, elle fait partie de notre métier. En revanche, ce que nous maîtrisons, ce sont leurs conditions de vie. Nous ne voyons que leur vie. La poule est une athlète : tout est pensé pour son confort afin qu’elle produise ce pour quoi elle a été conçue : faire son œuf quasiment quotidien, en respectant son rythme biologique. Ce qui m’intéresse chaque jour, c’est la vie de la poule, ce qu’elle mange, boit, son comportement, son état d’emplumement, la coloration de sa crête, ses fientes, etc. Et les avoir avec nous pendant ces mois, c’est une chance pour nous de travailler sur le long terme, de les éduquer quand elles arrivent, de les voir évoluer. C’est extrêmement plaisant, surtout lorsque les conditions sont réunies pour faire du « plein air ».

Ce soir, elles sont parties. Le silence pesant remplace leurs bavardages incessants. Leurs plumes rousses ne font plus voler la poussière. Et dans quelques heures, nous commencerons ce lourd travail de démontage et nettoyage qui prépare à l’arrivée des prochaines cocottes. Une poule n’en remplace pas une autre, non. Chaque « lot » de poules est différent, chaque année est unique : c’est le travail avec le vivant ! Certains s’offusquent de la mort des animaux, et notamment de l’abattage à l’âge de 18 mois, comme c’est le cas pour les poules. Je tenais simplement à expliquer ici que je me satisfais d’avoir pu garder mes cocottes sur la durée initiale prévue. Pourquoi ? Parce que dans la vraie vie (pas celle des idéologies), la trop faible demande en œufs bio, par exemple, a amené les centres de conditionnement à faire abattre prématurément des lots entiers de poules, des milliers de poules. Cette pression de collectifs animalistes qui a poussé la filière œuf à fermer les cages au profit de l’œuf dit alternatif (bio, plein air, etc), ne rencontre pas l’adhésion concrète des consommateurs qui n’achètent pas les œufs de nos belles poules gambadant en extérieur (enfin, quand elles ne sont pas confinées!). Et par conséquent, cette année, des milliers de poules ont été abattues plus tôt pour désengorger le marché (c’est quand même un comble!). Alors que l’on ne vienne pas me titiller sur la mort prématurée de mes poules par rapport à je ne sais quel âge qu’elles pourraient avoir si elles vivaient je ne sais où (pour rappel, la poule ne vit pas à l’état sauvage en Europe, c’est devenu exclusivement un animal d’élevage). Le fait est que je me satisfais tout à fait d’avoir mené ce lot à son terme, avec tous les éléments que je vous ai cités précédemment. Je suis fière de mon mari qui a tenu le poulailler pendant ma longue absence, de nos résultats techniques qui témoignent d’une certaine réussite (même si l’élément économique majeur du poids d’œuf manque), d’avoir pu encaisser deux confinements en maintenant des animaux en bon état et en bonne santé. Nos 4,5 millions d’œufs produits depuis septembre 2020 ont contribué à nourrir les français, en respectant nos animaux. Voilà de quoi être fiers.

Ce soir, elles sont parties. Je les remercie pour ce qu’elles ont produit pendant 13 mois, pour avoir fait de nous encore un peu plus des éleveurs. Je les remercie d’avoir pu s’adapter aux conditions particulières des confinements successifs. Je les remercie d’avoir apporté de la vie dans la nôtre.

Des poules, des moissons et des interrogations

« Q’une chose soit difficile doit nous être une raison de plus pour l’entreprendre »

Rainer Maria Rilke

Un printemps et début d’été en demi-teinte

Toute poule dehors !

Après un hiver de confinement pour les poules en raison de la grippe aviaire, nos animaux ont pu mettre leurs pattes dehors fin mai. Contraintes de rester dans le poulailler depuis fin octobre, n’ayant donc jamais mis leurs plumes dans le parc, ce fut une libération ! Libération pour nous, de les voir enfin dans le parc de 6ha, de remettre du sens sur notre métier, de pouvoir leur accorder l’espace qui leur revenait de droit. Libération pour elles, bien qu’elles n’aient jamais vraiment eu conscience de ce monde extérieur. Nous avions tout de même obtenu une dérogation de la DDPP, dès avril, pour les garder sur le trottoir, leur accordant ainsi la possibilité de prendre le soleil tout en limitant au maximum le contact avec l’avifaune sauvage porteuse potentielle du virus.

Ainsi, fin mai, sous un beau soleil, les jolies rousses ont pu gouter à la fétuque qui les attendait, gratter dans la terre, déployer leurs ailes au grand air. Est arrivé un épisode de chaleur, suivi d’un épisode d’orage sur plusieurs jours : les poules ont diminué grandement leur consommation d’aliment, faisant chuter drastiquement la ponte. On dit qu’une poule pond par le bec : une poule qui mange, c’est une poule qui pond. Alors là, face à ces assiettes qui restaient pleines, les œufs ne pouvaient que chuter aussi. En partageant mon expérience, nombre de commentaires d’éleveurs ont confirmé cette tendance générale sur leurs animaux. Nous avons passé un hiver avec des volailles confinées : elles vivaient donc dans des poulaillers offrant des conditions « stables » en termes d’humidité, vent, température, etc. Et d’un coup, cette sortie à l’extérieur sous ce soleil de plomb a fortement impacté leur capacité à s’adapter. Les poules allaient bien, le comportement était bon, néanmoins elles mangeaient beaucoup moins. Des écouvillons ont été réalisés pour déterminer un éventuel passage viral : tout est revenu négatif. En travaillant davantage autour du vide d’assiette (on exige des poules de vider une fois/jour leur assiette pour qu’elles mangent tout ce qui est essentiel dans l’aliment), en allongeant le temps de consommation du matin, les choses ont fini par rentrer dans l’ordre, en même temps que les températures restaient stables. Sur les 16% de ponte en moins, nous avions repris 11%. Et puis cette semaine, la chaleur est revenue : elle a impacté la consommation dès le premier jour. Alors à nouveau, nous avons travaillé sur ce vide d’assiette et limité ainsi la baisse de consommation connue précédemment. Finalement, ça se maintient. Nous croisons les doigts pour que cela dure.

Des moissons sans fanfare

Côté moisson, le temps a évidemment eu aussi des incidences : pluie excessive et continue sur un blé dur qui était mûr mais ne pouvait pas être récolté : germination. D’année en année, le temps des moissons n’est plus vraiment un temps de fête. Nous partageons ce moment en famille, il marque l’aboutissement de plusieurs mois de travail. Mais un goût amer l’accompagne depuis quelques temps : crainte de cette germination, rendements parfois moins bons, créneaux de récolte de plus en plus serrés. Les prix sont là, en tout cas meilleurs que les années passées, mais puisque la qualité est moins bonne, des pénalités vont s’appliquer (oui, l’agriculteur est soucieux de produire de la qualité, tout comme les filières!). Le maïs semble bien parti, tout comme le tournesol. Nous pouvons espérer une seconde étape de moissons plus joyeuse, si d’ici là, le ciel ne nous tombe pas sur la tête !

Bref, ce printemps et ce début d’été raisonnent en demi-teinte. Nous nous levons chaque jour pour travailler dur, nous faisons des sacrifices énormes (pas de vacances, week-end, etc), nous avons beaucoup investi pour mener à bien nos projets et pourtant, nous savons que cette année sera peu porteuse pour nous.

Ah les œufs dont personne ne veut !

Pour couronner le tout, le fait est que le marché des œufs AB et Plein air connait un repli important. Les centres de conditionnement ne savent plus quoi faire de leur marchandise. Le déconfinement couplé aux vacances d’été impacte fortement la consommation en GMS. Le fait est aussi que les consommateurs sont majoritairement plus regardants sur les prix que sur le mode d’élevage, contrairement à ce que les médias laissent entendre. Or produire du plein air ou du bio au prix de la cage, c’est impossible. Et cela ne va pas aller en s’arrangeant ! Un nouveau cahier des charges en poulettes bio va faire augmenter le coût des poules bio, tout comme le sexage in ovo qui s’appliquera à partir de 2022 sur l’ensemble des modes de production. La filière œuf va encore connaitre de grands bouleversements alors même qu’elle ne fait que s’adapter en permanence à la demande dite « sociétale » (non traduite en magasin, je le répète). Alors même si je suis une éternelle optimiste, je me demande tout de même parfois comment nous allons pouvoir mener tout cela de front. Quand je dis nous, je parle du collectif.

Je pense que des décisions sont effectivement nécessaires, comme celle du sexage in ovo, permettant de ne plus éliminer, après éclosion, les poussins mâles que l’on ne peut pas élever (pas conçus pour la chair). Il était même temps ! Néanmoins, prêtons attention à ne pas tomber dans des excès, des situations où l’on va augmenter le coût de production de l’éleveur, toujours lui demander plus, sans lui apporter de plus-value. Car si l’on observe que les œufs premiers prix sont toujours les plus sollicités, il n’y a aucune raison pour que cela change demain. Et le risque est de continuer à boucher ce marché des œufs alternatifs, de tenir un discours qui n’est pas en accord avec les actes. Est-ce réellement une demande sociétale ou bien une décision politique ? (encore une fois, je salue la décision, je tiens juste à questionner sa nature). Il faut savoir qu’il existe deux méthodes pour détecter le sexe de l’animal dans l’œuf : à 9j d’incubation via un prélèvement ou à 13j via une imagerie. Qui va payer pour ces méthodes de sexage in ovo qui coûtent entre 1 et 3,5€ par poules ? (soit 15000 à 52500€ annuels en plus pour élevage Plein Air comme le mien, en plus donc des 70000€ que je mets dans un lot de 15000 poules).

Alors il est probable que la méthode à 13j d’incubation (détection couleur des plumes par imagerie) soit la plus sollicitée en raison de son coût. Mais déjà un collectif abolitionniste vient d’affirmer que c’est insuffisant (en raison d’une potentielle sentience de l’animal dans l’œuf après 10j) ! Alors quoi ? Allons tous sur une méthode à 9j qui coûte extrêmement cher au risque de faire couler nombre d’éleveurs ? (personne ne pourra payer le déploiement généralisé de cette méthode, soyons réalistes). Ou bien saluons l’avancée absolument remarquable de ce sexage in ovo, même à 13j, en se disant que c’est encore un effort important de la filière œuf ? Et, entre nous, une association qui fait son business sur le bien-être animal ne peut, de fait, pas saluer une telle décision : cela rendrait son combat caduque. Alors dès la décision annoncée, elle a tout intérêt à en demander plus. Et ce sera ainsi à chaque nouvel effort. Ne tombons pas dans leur jeu.

Ceci étant dit, il est regrettable de constater, une nouvelle fois, que, alors que le débat existe depuis des années, l’annonce se fasse 6 mois avant son application, ne laissant que trop peu de temps à la filière pour s’organiser. Nous aurions pu financer des essais français, des recherches en cours plutôt que d’ouvrir la voie à des méthodes allemande et hollandaise. A l’heure où l’on prône le « fabriqué en France », le coche a été clairement loupé.

De la comm, encore et toujours

Quoi faire face à ces situations tendues ? Communiquer pardi !

Alors quoi ? Il faudrait baisser les bras et pleurer sur notre sort ? Certainement pas ! Nous avons la chance d’avoir un beau métier, d’utilité publique, riche et fort de sa complexité, proposant des modes de production variés, des produits de qualité. Moi, je suis fière de me lever chaque jour et de contribuer à produire une alimentation de qualité, indiscutable d’un point de vue sanitaire.

Ceci étant dit, je suis convaincue du fait que la communication sur nos métiers doit se poursuivre, encore et encore. Nous ne devons rien lâcher. Je pense qu’en montrant mes poules, en expliquant la production d’œufs, en présentant notre ferme, je parviendrai à faire comprendre au grand public les défis qui nous entourent. Si les discours ne sont pas traduits en acte côté consommateurs, c’est à mon avis d’abord parce qu’ils sont déconnectés de notre monde, comme nous le sommes du leur. Si j’explique pourquoi j’ai fait le choix du mode plein air (et bio bientôt), si j’explique de quoi est composé mon coût de production et dans quelle mesure par leur acte d’achat, les consommateurs m’aident à vivre en même temps qu’ils favorisent leur vision du bien-être animal, alors je suis persuadée que certains suivront.

Je pense aussi qu’à mon niveau, je peux amener des partenaires à réfléchir sur un ou des débouchés plus locaux, en lien avec de petites enseignes, afin de ne pas dépendre seulement des débouchés grandes surfaces. Ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier… Et ça, j’y crois aussi. Que l’on me tombe dessus (certains osent tout) parce que je convertis mon élevage en AB pendant cette période de crise, c’est injuste. D’abord parce que mon élevage, c’est peanuts dans les millions d’œufs bio produits chaque jour, et que la décision de conversion date de l’an dernier (le temps de faire la conversion). Ensuite parce que la surproduction (par rapport à la demande) en œufs bio vient boucher le plein air par déclassement. Donc finalement, entre avoir 9000 œufs bio et avoir 14200 œufs plein air quotidiens, le centre de conditionnement préfère sans doute avoir moins d’œufs, tout simplement. Enfin, le bio, c’est mon projet initial, c’est un vrai choix. J’ai la chance d’y aller et je fais tout pour éviter que cela vienne embêter mes collègues (en communiquant, en lançant une réflexion sur les découchés). Alors je vais poursuivre, envers et contre tout !

Ces deux derniers mois, j’ai ainsi eu la chance d’accueillir Pierre Girard, journaliste pour Arte et qui tient la chaine YouTube « Tous Terriens ». Avec Pierre, chaque initiative d’agriculteurs a un sens, il est bienveillant et curieux. Ca fait vraiment du bien ! Il faut l’avouer, nous sommes souvent confrontés, en tant qu’agri-communicants, à des personnes qui pensent savoir et nous font des leçons. Avec Pierre, nous avons effectué deux vidéos : Pierre sur l’agroforesterie, pour sa chaine, et moi, sur Pierre et sa chaine. Notre rencontre s’est faite dans un temps suspendu, comme dans une parenthèse.

Fin mai, nous avons accueilli Cerise de Groupama, dans le cadre d’une série intitulée « indispensables agriculteurs » dans laquelle Cerise part à la rencontre d’agri-youtubeurs afin d’aborder des thématiques fortes (l’installation, la vente directe, l’ACS, la méthanisation, etc). Ces rencontres fournissent une sorte de photo de l’agriculture pour l’année en cours, avec tout ce qu’elle peut apporter de positif à la société. Là encore, une rencontre formidable, riche de curiosité, d’échanges sincères, bienveillants. Multiplier les canaux de communication, sans nécessairement passer par la presse (vous commencez à me connaitre), voilà ce qui me plait. Voici le lien vers la vidéo qui s’intitule « L’installation, un projet vie : rencontre avec Cerise de Groupama » https://youtu.be/yVmyzQKlMvs

Alors même si cette année 2021 ne s’annonce pas comme l’année de référence, elle sera celle où Alexis et moi aurons poursuivi nos projets. Nous ne lâcherons rien, nous avançons.

S’engager

À la Une

Le décor est identique, quoique nous l’espérions différent. Les mois ont défilé, nous faisant passer d’une année à l’autre sans le moindre cotillon. Néanmoins dans ce contexte sanitaire contraignant, mon activité professionnelle ne se trouve pas, pour l’heure, impactée : je m’en estime très chanceuse. Depuis cet article « complexement gris », qui je crois est le dernier que j’ai rédigé, j’ai poursuivi mon chemin. Si vous l’acceptez, je vous en donne quelques jalons.

Vide sanitaire ou vide sidéral ?

Je vous ai laissés en août 2020. Les poules parties, nous nous attaquions à un gros chantier.

Une série de trois vidéos sur ma chaîne YouTube (https://www.youtube.com/c/PleinLesYoeufsLesJoliesRousses) présente les grandes étapes de ce que l’on nomme « le vide sanitaire ». Ce terme désigne le fait, après le départ des animaux, de vider le poulailler pour le nettoyer, l’assainir en vue d’accueillir les animaux suivants. Cela entre dans ce que l’on appelle plus globalement « la biosécurité », c’est à dire l’ensemble des règles et moyens mis en place au sein de l’exploitation pour garantir une sécurité sanitaire du site. En poules pondeuses, c’est essentiel, puisque l’œuf est un produit à risques.

Au-dessus du pondoir, vue sur l’ensemble de la salle d’élevage

Aussi, après avoir monté les pipettes et les assiettes au « plafond », démonté tout ce qui restait au sol (caillebotis, cloisons, etc), quelques coups de godets plus tard, nous en étions à finir d’ôter le fumier. Dans cette période, nous ne comptons pas nos heures : le travail est colossal. Dès lors que je mets le pied dans le poulailler, l’espace-temps est différent. Si je ne regarde pas mon smartphone pour avoir l’heure, j’ai le sentiment que le temps est accéléré. Ce poulailler vide, c’est un gouffre. Le silence, la longueur du bâtiment, les tâches répétitives sont autant d’éléments qui viennent perturber ma perception. Pendant plus d’un mois, nous y passons, chacun, entre 50 et 60h par semaine. Bref, à ceux qui pensent qu’en pondeuses nous ne travaillons qu’à mi-temps, je leur dis d’aller voir sur le terrain, le vrai. Les kilos superflus fondent, l’huile de coude fuit, les esprits finissent par divaguer. Mon manque de lucidité a bien failli me faire perdre un doigt. Nous avons de l’aide ponctuelle, heureusement ! Pas le temps de souffler, les prochaines cocottes arrivent. Nuit blanche en perspective la veille de leur arrivée : la vis d’alimentation est bloquée par de l’aliment colmaté. Même plus la force de m’agacer : à 3 ou 4h du matin, je fais une vidéo. Je me sens bien seule dans ce trou (noir). En somme, le vide sidéral nous accompagne jusqu’aux dernières minutes de ce vide sanitaire épuisant.

Le « Paris » gagnant

Le 25 septembre, les poules de notre deuxième « lot » arrivent enfin. Débute alors tout un processus d’acclimatation, le but étant de finir de préparer la « poulette » pour bien la démarrer en « poule pondeuse ». La poulette arrive à 17 semaines, elle ne pond pas encore. Nous avons une à deux semaines devant nous pour l’amener à comprendre l’essentiel : où boire/manger, où dormir et surtout, où pondre. Elle a tout à apprendre et nous la guidons, nous l’éduquons. Plus ce travail est bien mené, plus nous mettons de chances de notre côté pour une année réussie. Ceci étant dit, problématique de bâtiment oblige, nous avons démarré avec une belle ponte hors nids ! Deuxième année qui commence de cette façon. La poisse.

Alors le 8 octobre, quand il a fallu quitter les bottes pour aller à Panam, ce fut une petite bouffée d’oxygène. J’ai laissé Alexis, regrettant de ne pas pouvoir partager cette journée avec lui. Ce jour-là, j’étais attendue, parmi d’autres jeunes agriculteurs finalistes d’un concours, au siège des JA, puis à l’Académie d’agriculture pour une remise de prix. Quelques mois plus tôt, j’avais fait le pari de participer à un concours pour lequel je ne remplissais pas toutes les conditions. Osé ou pas, je l’ai fait sans en attendre plus que le plaisir d’y avoir participé. Ce concours « Graines d’agriculteurs » portait en cette année 2020 sur la communication : comment passer à côté de cela ? Si bien que, ne remplissant pas les critères d’éligibilité au concours, je ne pouvais pas être finaliste. Aussi, les membres du jury ont pris la décision de me remettre un prix spécial : coup de cœur.

Crédits photo : CultivonsNous.tv

Ce 8 octobre, je partis donc à la capitale pour recevoir ce fameux prix, des mains du Ministre de l’Agriculture, Monsieur Denormandie. Là encore, je vivais comme une parenthèse merveilleuse dans ma vie. En m’installant, je n’imaginais vraiment pas tout ce qui allait m’arriver par la suite ! Une adulte qui redevient gosse, une rurale qui se prend pour une citadine le temps d’une journée. Monsieur le Ministre a ainsi pu visionner des extraits d’une vidéo présente sur ma chaîne. Quel honneur pour moi. Quelle chance inouïe ! Et puis pour m’accompagner dans cette drôle d’aventure, mon ami Edouard Bergeon avait sorti son smartphone. Cela a donné lieu à un film, présenté sur CultivonsNous.TV (lien : https://www.cultivonsnous.tv/FR/video/les-plus-vus/lucie-des-oeufs-et-de-la-com/1:34:824649@14:3944?clickOrigin=homepage)

Alors entre Edouard et notre ministre, j’ai occupé une place privilégiée ce jour-là.

Ce que je mesurais à moitié, c’est que ce prix Coup de cœur donnait lieu à une ouverture vers la presse. Les jours suivants, j’ai reçu un certain nombre d’appels de journalistes régionaux et nationaux souhaitant rédiger un article ou avoir une interview en direct à la TV. Je n’étais pas prête à ça. Alors j’ai fait se succéder des refus, probablement sans la compréhension de mes interlocuteurs persuadés que je saisirais l’occasion de me faire entendre. Comment expliquer que j’aime communiquer, mais avec mes propres moyens ? Que je ne cherche pas la gloire ? Je suis pudique, plutôt discrète en fait. Je ne me fais pas porte-parole d’une filière ni de mes collègues, je ne suis pas une mascotte. Je porte ma parole et c’est déjà une grande responsabilité. Ce que cela révélé, à mon sens, c’est que j’avais effectivement fait un pari gagnant. Ma communication n’est pas invisible.

Par ailleurs, je vous invite à aller voir les lauréats du concours, sur le site Graines d’agriculteurs. Ils ont des projets de communication bien plus concrets que le mien (que je qualifierai plutôt de « virtuel » avec les RS). Entre fermes pédagogiques, accueil de publics, etc, ils ont vraiment su placer leur ferme au cœur d’un réseau.

S’engager : la force du collectif

La fin d’année 2020 a aussi rimé avec « engagement ». En fait, je distingue la communication que je fais pour « moi » dans la mesure où elle m’implique en premier lieu et l’engagement qui se fait au sein d’un collectif et qui nécessite que l’on sache intégrer un groupe. Et même si les deux engagements que j’ai pris trouvent leur source dans le fait que je suis reconnue à travers la communication, ils ne m’impliquent pas en tant que communicante, ou pas seulement.

La coopérative CAVAC

Ma production d’œufs Plein Air a été rendue possible par la coopérative CAVAC (https://www.coop-cavac.fr/le-groupe/) : en 2018, j’ai pu avoir une place dans le groupement VOLINEO (OP volailles de la coopérative) en tant que future éleveuse de pondeuses. La coopérative rend possible des projets, crée de nouvelles filières, apporte de la dynamique territoriale si, et seulement si, des agriculteurs adhérents acceptent d’intégrer la gouvernance coopérative. Les délégués de section, les membres de commission, les administrateurs sont avant toute chose des agriculteurs, éleveurs, producteurs. Et le sens de la coopération agricole tient pour une part à cela. Alors quand des élus sont venus me voir pour intégrer le Comité de section, puis le Conseil d’Administration (par la voie normale, celle de l’élection, précédée par la cooptation), j’ai réfléchi. Quelle place pourrai-je prendre ? Quelle légitimité ai-je alors que j’arrive tout juste dans le milieu agricole, que je suis une femme, que j’ai tout à apprendre ? Je ne doute d’ailleurs pas que certains se posent toujours cette question à mon égard ! Et ils ont raison.

Comme pour beaucoup de défis, j’ai accepté. Pour plusieurs raisons : d’abord parce que j’avais envie de m’impliquer, bien avant que l’on me fasse cette demande : j’avais déjà intégré la commission pondeuses de l’OP et avais suivi une formation sur la gouvernance de la coopérative. Ensuite, parce que justement, il s’agit de faire partie d’un collectif. Rien ne porte sur moi : tout porte sur tous. Quand on pense que dans 10 ans, on comptera 50% d’agriculteurs en moins, cela questionne sérieusement sur la représentation. S’il faut produire autant sinon plus, en étant deux fois moins nombreux, comment pourra-t-on exiger des exploitants qu’ils soient aussi impliqués dans des collectifs ? Nous ne pourrons pas être au four et au moulin : c’est déjà très tendu actuellement. Si je prends le cas de notre couple : mon conjoint est conseiller municipal, impliqué dans un syndicat agricole, et engagé dans quatre à cinq groupes qui travaillent autour des productions agricoles, ou l’irrigation, sans parler de la CUMA. De mon côté, je suis engagée au sein de la Coopérative, entre CA, commissions et comités (au niveau du territoire local), je suis impliquée au sein de la marque Juste et Vendéen, et dans une commission du syndicat. Et je me garde un peu de temps sous le coude pour envisager aussi un engagement au sein de l’école. Nos plannings nécessitent déjà parfois que nous choisissions lequel se « sacrifie » pour l’autre.

Aussi, m’engager au sein de la Coopérative relève d’un choix, réfléchi, lié notamment à cette volonté de comprendre comment fonctionne ce collectif afin de pouvoir en assurer la continuité avec d’autres. Car un certain nombre d’administrateurs vont devoir quitter leur fonction en même temps qu’ils partiront à la retraite. Et tout cela se prépare plusieurs années en amont. Alors loin de moi l’idée de péter plus haut que mon derrière : je ne fais qu’apprendre. J’apprends. J’apprends à chaque comité, à chaque commission, à chaque échange avec les administrateurs. Le contexte Covid n’aide pas, il faut le reconnaître. J’avance comme je le peux, avec mes moyens. Et j’ai cette chance d’avoir intégré un collectif chaleureux, bienveillant et réellement soucieux du bien commun. Je dois avouer que cela fait du bien. CAVAC fait partie de mon paysage depuis toujours, comme acteur important de mon territoire. Et ce que j’apprécie vraiment avec cette coopérative, c’est sa capacité à anticiper et à aller vers des filières nouvelles (exemple : biomatériaux !). Tous ses œufs ne sont pas dans le même panier et cela lui permet d’avancer même en situation de crise. Cette coopérative est en connexion constante avec le terrain, avec son territoire et ses adhérents. Et maintenant que j’ai un pied dedans, je peux l’affirmer en connaissance de cause.

Juste et Vendéen

En 2020, j’ai pris un second engagement : celui de devenir ambassadrice d’une marque de produits vendéens, collectés et distribués en circuit court. Juste & Vendéen (https://www.marque-juste.fr/) est une marque de producteurs vendéens : à ce titre, ce sont les producteurs qui ont créé leur propre prix de vente, phénomène rare en agriculture. L’aventure a commencé avec les éleveurs laitiers : leur travail titanesque pour faire naître et reconnaître cette marque constitue aujourd’hui un socle solide pour envisager de nouveaux produits. Ainsi, les producteurs ont mis sur la table leurs coûts de production et ont déterminé un prix de vente permettant de le couvrir, et de s’assurer (le rêve!) une plus-value. Lorsque cela fut fait, ils sont allés voir les acteurs de la petite et grande distribution, en Vendée, pour leur proposer du lait au juste prix, traçable depuis la vache, éthique et solidaire du producteur. Système U a répondu, tout comme des réseaux de distribution locale. Le miel a suivi, et depuis début janvier, les œufs ont rejoint les étals.

Je ne fais pas partie des producteurs d’oeufs Plein Air collectés, et mon engagement consiste vraiment à pouvoir porter la marque avec mes collègues, à promouvoir l’œuf plus globalement. Je m’en explique dans cet article :

Avancer, se questionner, se convertir

Avancer et se questionner

Comment vont les cocottes aujourd’hui ? Elles entament leur 5e mois avec nous et se montrent dans une forme que nous voudrions conserver le plus longtemps possible ! Evidemment, elles ne sortent pas à l’extérieur puisque le confinement des volailles contre l’Influenza aviaire (H5N8 non transmissible à l’homme) s’impose comme une nécessité pour lutter contre ce virus. Le parallèle avec notre situation montre à quel point nos animaux méritent aussi d’être protégés. Aussi, pour lutter contre l’ennui, quelques enrichissements ont été mis en place : avoine quelques jours par semaine, à la volée, pour les faire gratter ; blocs minéraux à picorer, plutôt bien appréciés. L’objectif consiste à occuper les poules afin qu’elles ne cherchent pas à se piquer entre elles, chose courante chez les gallinacées. Les voir dehors sera une joie pour nous, mais pour l’heure, nous appliquons la règle.

Nous approchons le 1,5 million d’œufs pondus depuis leur arrivée : même si le pic (le plus haut % de poules qui pondent) n’a pas été exceptionnel avec au maximum presque 94% des poules qui pondent, le fait de maintenir ce pourcentage de ponte constitue une réussite pour nous, à plusieurs égards. D’abord, cela témoigne d’un lot de poules homogènes, en bonnes conditions : leur préparation et leur accueil ont joué un rôle indéniable. Ensuite, cela semble montrer une bonne viabilité des animaux : leur état de santé est bon. Couplé à une mortalité faible, il en ressort que nos animaux présentent des caractéristiques tout à fait intéressantes. Est-ce lié à leur confinement ? Nous sommes en droit de nous le demander. En effet, n’ayant pas mis une patte à l’extérieur, les poules n’ont pas été soumises au froid, à la pluie, aux variations de température entre l’intérieur et l’extérieur, ni au stress de la première sortie dehors. Alors même si elles perdent en mobilité en restant dans le poulailler, elles gagnent à maintenir un état de forme stable. Et même si j’adore voir mes animaux à l’extérieur et que c’est comme cela que je conçois mon élevage, je me questionne légitimement sur l’intérêt de devoir les sortir tous les jours, même quand il fait froid ou quand il pleut.

La conversion en élevage biologique

Mon projet initial était tourné vers l’élevage de poules pondeuses bio : faute de marché en 2018, nous sommes allés vers un projet d’œufs Plein Air. Après accord du centre de conditionnement qui achète les œufs et les met sur le marché, avec l’appui de l’OP Volinéo, nous pouvons enfin mettre le pied en bio. Comment cela se passe ? Et qu’est-ce que cela implique ?

Tout d’abord, il convient de rappeler que nous ne faisons pas ce que nous voulons : chaque mode d’élevage répond à des cahiers des charges. Aussi, déterminer un nombre d’animaux, une surface d’élevage, du matériel, etc., ne peut se faire qu’en accord avec des textes officiels et des organismes certificateurs (Certipaq par exemple) ou sanitaires (DDPP). Avoir 15000 poules en Plein Air, cela ne se choisit pas : 15000 c’est le nombre d’animaux que l’on peut avoir pour un poulailler comme le mien et qui permet de couvrir les coûts de production. Alors certains vont crier au scandale parce que nous faisons du « profit sur le dos des animaux » (et quel profit ??? j’attends les dollars!) puis les mêmes crieront au scandale lorsqu’ils découvriront des animaux en décomposition dans un élevage faute d’une rémunération juste du producteur qui aura laissé mourir ses animaux dans des conditions atroces. Car couvrir son coût de production, c’est simplement se permettre de nourrir ses animaux (premier poste de dépenses, et de loin !). Si l’aliment bio coûte beaucoup plus cher que l’aliment conventionnel, néanmoins le prix de l’œuf bio permet d’assumer ce surcoût. Passer en bio, cela me permettra d’avoir moins de poules tout en ayant une rémunération qui me permette de couvrir mes charges. Ainsi, avec 5200 poules en moins, j’honorerai de la même manière mes emprunts. Et c’est rendu possible par un prix de vente en GMS qui correspond réellement à mes coûts de production, corrélé à une demande de consommateurs prêts à payer des œufs plus chers.

La surface extérieure par poule est identique au plein air : 4m2/poule. Mon poulailler pouvant accueillir du bio ou du plein air, les modifications ne porteront que sur les séparations de lot qui devront être pleines en bas, ou bien encore sur le nombre d’assiettes que je pourrai diminuer pour accorder plus de places aux poules. Mon plan de prophylaxie intègre déjà des produits pharmaceutiques (vitamines, vermifuge,…) homologués AB. Aussi les changements ne seront pas radicaux dans ma manière de travailler. Mais j’aurai 5200 poules en moins et croyez-moi, j’en suis heureuse. Et je suis persuadée que si vous proposez à n’importe quel éleveur d’avoir moins d’animaux pour une rémunération identique, alors il vous répondra favorablement. Je pense que depuis trop longtemps nous avons été habitués à mettre une faible part de notre budget dans l’alimentation, sans nous apercevoir que nous mettions les éleveurs sur la paille. Quelques centimes en plus en magasin peuvent engendrer une différence importante pour l’éleveur. Je sais aussi que beaucoup de foyers ne peuvent pas faire de l’alimentaire un poste important face aux difficultés de s’en sortir par ailleurs. Néanmoins la course aux prix toujours plus bas ne peut pas tenir face aux demandes toujours plus nombreuses vis-à-vis des producteurs.

Pour cette conversion, nous procédons en deux étapes : d’abord le parcours des poules. Les 6ha sont actuellement en conversion, et c’est facilité par le fait qu’il n’y a eu aucun intrant depuis fin 2018. Ainsi, les poules Plein Air présentes actuellement iront gambader sur un parcours bio. Et c’est lorsque le prochain lot de poulettes arrivera en fin d’année que la totalité du site passera en bio.

Le mot de la fin…

Chaque jour je m’engage : dans le bien-être de mes animaux, dans la production d’une alimentation de qualité, dans la communication sur mon métier, dans la réflexion vers les orientations à prendre, dans les collectifs. Je crache volontiers sur les discours simplistes et réducteurs, au profit de l’enrichissement d’une vision complexe de l’élevage, de l’agriculture. Il n’est pas aisé de savoir vers quoi aller, néanmoins j’essaie d’être en accord avec mes principes et valeurs. Restons humbles et gardons-nous bien d’aller juger l’agriculteur qui nous nourrit !