À la Une

Ce soir, elles sont parties

Le poulailler est encore chaud. La poussière rend l’atmosphère peu respirable. Cette odeur, celle des poules, me semble difficilement descriptible : l’ammoniaque, certes, constitue un élément dominant, mais il n’y a pas que cela. Ça sent la plume ! Ça sent la poule quoi ! Cette odeur est imprégnée partout. Il suffit de rester quelques minutes dans la salle d’élevage pour ressortir avec son empreinte olfactive.

Ce soir, elles sont parties. Leurs bavardages incessants laissent la place au silence pesant. La vie laisse place à la mort. En septembre 2020, elles arrivaient chez nous, après 17 semaines élevées dans leur poussinière en Bretagne. Les 13 mois passés avec elles ne furent pas de tout repos puisque deux confinements les ont touchées (pour cause de grippe aviaire sur le territoire national), les privant de leur liberté dans le parc extérieur. Au final, elles ont passé un peu plus de 3 mois dans le parc de 6ha. Comme l’année fut longue ! Comme il nous fut difficile d’accepter de les voir exclusivement dans le poulailler. Comme nous rêvions de les voir gambader dehors ! Cette année écoulée n’est pas mémorable et ne servira pas de référence. Pourtant, aucune maladie, aucun passage viral n’ont touché nos animaux. Nos poules ont gardé un état d’emplumement correct très longtemps, malgré les confinements. Techniquement, nous avons plutôt bien réussi cette année (sauf le poids d’œuf!). Mais nous n’avons pas fait d’élevage « plein air » tel que nous le concevons, tel que nous le souhaitions. Nous avons réussi à maîtriser de bonnes conditions d’élevage, mais nous n’avons pas vraiment fait le métier que nous désirions. J’ai aussi passé moins de temps avec ces poules qu’avec les premières : la grossesse et la naissance m’ont poussée à m’arrêter quelques mois. Être « loin » de mes animaux, ne pas pouvoir les observer, les sentir, leur parler, ce fut une épreuve de plus pour moi dans cette année en perte de sens.

Ce soir, elles sont parties. Elles étaient à nouveau confinées depuis quelques semaines. Les enfermer alors qu’elles étaient à la fin de leur vie, ce fut le déchirement. Vous ne comprenez peut-être pas ce que j’exprime ici. Oui, ce fut un déchirement de les enfermer à la fin de leur vie, plus que de savoir que c’était la fin de leur vie ! Nous sommes éleveurs, nous savons précisément, au moment où nous accueillons les animaux à quel moment ils partiront pour la mort. Et le sachant, nous faisons tout pour leur accorder une vie correcte, dans les conditions qui sont les nôtres, sous les injonctions officielles, les cahiers des charges, les contrôles variés. Leur mort est inévitable, elle fait partie de notre métier. En revanche, ce que nous maîtrisons, ce sont leurs conditions de vie. Nous ne voyons que leur vie. La poule est une athlète : tout est pensé pour son confort afin qu’elle produise ce pour quoi elle a été conçue : faire son œuf quasiment quotidien, en respectant son rythme biologique. Ce qui m’intéresse chaque jour, c’est la vie de la poule, ce qu’elle mange, boit, son comportement, son état d’emplumement, la coloration de sa crête, ses fientes, etc. Et les avoir avec nous pendant ces mois, c’est une chance pour nous de travailler sur le long terme, de les éduquer quand elles arrivent, de les voir évoluer. C’est extrêmement plaisant, surtout lorsque les conditions sont réunies pour faire du « plein air ».

Ce soir, elles sont parties. Le silence pesant remplace leurs bavardages incessants. Leurs plumes rousses ne font plus voler la poussière. Et dans quelques heures, nous commencerons ce lourd travail de démontage et nettoyage qui prépare à l’arrivée des prochaines cocottes. Une poule n’en remplace pas une autre, non. Chaque « lot » de poules est différent, chaque année est unique : c’est le travail avec le vivant ! Certains s’offusquent de la mort des animaux, et notamment de l’abattage à l’âge de 18 mois, comme c’est le cas pour les poules. Je tenais simplement à expliquer ici que je me satisfais d’avoir pu garder mes cocottes sur la durée initiale prévue. Pourquoi ? Parce que dans la vraie vie (pas celle des idéologies), la trop faible demande en œufs bio, par exemple, a amené les centres de conditionnement à faire abattre prématurément des lots entiers de poules, des milliers de poules. Cette pression de collectifs animalistes qui a poussé la filière œuf à fermer les cages au profit de l’œuf dit alternatif (bio, plein air, etc), ne rencontre pas l’adhésion concrète des consommateurs qui n’achètent pas les œufs de nos belles poules gambadant en extérieur (enfin, quand elles ne sont pas confinées!). Et par conséquent, cette année, des milliers de poules ont été abattues plus tôt pour désengorger le marché (c’est quand même un comble!). Alors que l’on ne vienne pas me titiller sur la mort prématurée de mes poules par rapport à je ne sais quel âge qu’elles pourraient avoir si elles vivaient je ne sais où (pour rappel, la poule ne vit pas à l’état sauvage en Europe, c’est devenu exclusivement un animal d’élevage). Le fait est que je me satisfais tout à fait d’avoir mené ce lot à son terme, avec tous les éléments que je vous ai cités précédemment. Je suis fière de mon mari qui a tenu le poulailler pendant ma longue absence, de nos résultats techniques qui témoignent d’une certaine réussite (même si l’élément économique majeur du poids d’œuf manque), d’avoir pu encaisser deux confinements en maintenant des animaux en bon état et en bonne santé. Nos 4,5 millions d’œufs produits depuis septembre 2020 ont contribué à nourrir les français, en respectant nos animaux. Voilà de quoi être fiers.

Ce soir, elles sont parties. Je les remercie pour ce qu’elles ont produit pendant 13 mois, pour avoir fait de nous encore un peu plus des éleveurs. Je les remercie d’avoir pu s’adapter aux conditions particulières des confinements successifs. Je les remercie d’avoir apporté de la vie dans la nôtre.